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La presse et l’information à l’heure du numérique

La dernière décennie a vu une accélération sans précédent de la mutation de l’information et son adaptation au digital. Le paysage a radicalement évolué, accompagnant la généralisation et la banalisation d’internet dans nos vies. Une véritable révolution sous nos yeux.

La révolution opérée peut s’apparenter à celle de la musique dans les années 90 et 2000, avec une quasi-fin du support physique : aujourd’hui, le CD ne représente plus que 45% des ventes de musique. De l’apparition du Vinyle en 1948, au déploiement du Streaming musical à partir de 2008, en passant par la cassette en 1963, le CD en 1982, le MP3 en 1995, l’industrie musicale a connu plusieurs chapitres en à peine 60 ans. L’apparition de l’iPod en 2001 a marqué la rupture. Celle de Deezer ou Spotify en est une autre.

L’information, quant à elle, s’est vue transformée avec le déploiement d’internet et l’accès au réseau de la population mondiale : continuellement mise-à-jour, partout, tout le temps. Et en grande majorité gratuite. Mais justement, quel est le gage pour le citoyen, de disposer d’une information passablement triée, traitée, juste ? On peut ici opposer le journal gratuit distribué dans les gares, les sites et moteurs agrégateurs d’information, et un journal référence comme Le Monde ou Médiapart. Avec l’essor des réseaux sociaux, blogs, sites spécialisés, chacun est également capable de générer sa propre information, et ne s’en prive d’ailleurs pas.

L’information demeure l’usage le plus naturel d’Internet, et très tôt, l’ensemble des journaux, stations de radio, télévision, ont ouvert un site.

Quel modèle économique ?
Créer et générer l’information a un coût considérable, d’autant si ladite information est de qualité, travaillée, vérifiée. Pour faire un journal, ce sont souvent plus de 100 personnes mobilisées. La bascule vers le numérique a tout de suite posé la question du modèle économique. L’euphorie accompagnant le déploiement des premiers sites a rapidement cédé à la crainte d’un grand remplacement devant l’audience exponentielle, les médias d’information tirant leurs revenus essentiellement de l’édition papier et de la publicité. Il a aussi fallu que la technologie et le haut-débit soient pleinement déployés pour profiter de contenus réellement attractifs : infographie, vidéos, expériences immersives.

Google et Yahoo ont été les premiers à s’imposer sur le marché de la publicité ciblée, parvenant à capter des milliards de dollars US précédemment consacrés par les agences publicitaires aux supports traditionnels ou aux médias eux-mêmes (bannières, par exemple). Ce manque-à-gagner a été considérable, subit et a durablement fragilisé les médias. D’autant que la dimension « agrégation d’information » de ces géants d’Internet est venue concurrencer les médias sur leur cœur de métier. La maîtrise du droit d’auteur, et de la traçabilité est donc primordiale (voir ci-après, et la Blockchain). Le marché de la publicité en ligne a été largement capté par les GAFAM*, laissant la part congrue aux éditeurs qui ont dû revoir leur stratégie : une phase de consolidation et de décroissance forte durant la fin des années 2000 puis une reprise depuis 2015.

Un modèle vertueux se met néanmoins en place. L’exemple le plus marquant pourrait être celui du New York Times dont les abonnements et la vente au numéro représentent en 2017 63% du chiffre d’affaires contre 30% seulement pour la publicité qui pesait encore plus de 50% des revenus il y a moins de 10 ans. Les revenus générés par les abonnements numériques / applications représentaient déjà près du ¼ du chiffre d’affaires total. Les abonnés en ligne sont 2,8 millions aujourd’hui pour ce journal, et 3,8 millions en incluant les formules imprimées et mixtes. D’autres journaux comme le Washington Post sont aussi en train de réussir leur mue, paradoxe, souvent repris par des géants du Net (Jeff Bezos). D’une phase de déprime et de fin de l’histoire, ces médias sont ressortis renforcés et conquérants. Nous retrouvons ce type de trajectoires pour des journaux comme Le Monde, Le Figaro ou Les Echos, ainsi que pour quelques magazines d’informations.

La plupart des grands médias proposent désormais des formules en accès gratuit limité, titre à titre. C’était d’ailleurs la limite, car s’abonner à 3 ou 4 journaux / magazines à plus de 20 USD mensuels est très onéreux, alors qu’en papier on ne lit généralement que quelques numéros chaque mois, pour, au total inférieur à un simple abonnement numérique. C’est à cette problématique, entre autres, que répond ePresse évoquée plus bas.

La multiplicité des supports
L’avènement du smartphone et autres tablettes a favorisé l’essor des applications payantes, et du contrôle de l’accès aux contenus. Même si parallèlement le piratage croit, il n’en reste pas moins que le modèle économique s’installe, en grande partie grâce à la variété des solutions de lecture ou d’écoute : à la maison, dans les transports, au travail, en vacances. Les standards techniques se sont également imposés, tout comme l’intégration très poussée des réseaux sociaux.

Des pure players
On assiste aussi à l’émergence de purs acteurs (Pure Players) : Médiapart en est l’exemple le plus frappant. Né voici 10 ans, sur une promesse de tout numérique et sans publicité, le site atteint aujourd’hui 140 000 abonnés et 12 Millions de chiffre d’affaires. Le média créé par l’ancien Rédacteur-en-chef du Monde, Edwy Plenel, a largement réussi son pari, pour devenir une référence dans le paysage journalistique ; mais il est peut-être encore davantage l’exception que la règle.

Le nerf de la guerre est également constitué de la distribution, du canal de vente des journaux et magazines. Le développement des tablettes, celui de solutions techniques de lecture, bénéficient à des plateformes de distribution, véritables kiosques presse. Ils font à la fois mal aux magazines, qui néanmoins perçoivent une part du marché, en royautés. On retrouve ici un modèle type plateforme musicale, même si nous ne sommes pas à la phase du streaming. Des plateformes comme ePresse, société créée conjointement par plusieurs grands groupes de presse français, ou Zinio, s’imposent actuellement en France et dans le monde, avec des formules au numéro ou à l’abonnement.

Le sujet de la TVA du numérique, bien plus lourde que sur le papier, se pose dans des pays comme la France, tout comme le sujet de la subvention publique à la presse et sa distribution classique.
La perte de confiance envers les plateformes de réseaux sociaux.

Le scandale Cambridge Analytica* a de nouveau rappelé l’importance cruciale de l’information, et de son rôle lorsqu’elle est détournée et utilisée pour désinformer et influencer. L’implication, peut-être passive mais hautement rémunératrice pour eux des réseaux sociaux incriminés, démontre une fois de plus l’importance de l’indépendance, du travail de fond, et la sensibilité très stratégique de l’information : à monétiser tout et n’importe quoi, ne finissent-elles pas par perdre leur âme ? Les Facebook, Google et consorts se trouvent dans un conflit d’intérêt manifeste entre l’information véhiculée et le profit qu’ils tirent de l’achat de ces mots clés et liens sponsorisés. Ils accumulent tant de données sur les individus que leur pouvoir en devient considérable.

La Blockchain à la rescousse ?
L’essor de la Blockchain*, technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrôle, permet de générer une protection sur toute information. Elle semble une issue salutaire pour les droits d’auteurs numériques, et la traçabilité de l’information, sa source et son auteur, et donc sa rémunération, en particulier via les plateformes. De nouveaux acteurs spécialistes du droit d’auteur voient le jour et pourraient s’imposer dans la décennie qui vient. Les Universités ne s’y trompent pas, offrant déjà des formations complètes à ces technologies et leur application.

Petit lexique
    Blockchain : l’objectif de cette technologie est d’établir la confiance sans intermédiaire. Le registre, au lieu d’être stocké chez un intermédiaire central, est distribué sur une multitude d’ordinateurs au travers d’un réseau de pair à pair. Il utilise des techniques cryptographiques très puissantes.
    Cambridge Analytica : entreprise anglaise maintenant disparue s’étant illustrée dans la manipulation d’information digitale et d’opinion à grande échelle lors d’élections majeures au Royaume-Uni, Kenya, USA, etc.
    GAFAM : acronyme de Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, symboles de la domination de ces entreprises dans l’industrie du Digital. La capitalisation boursière de ces 4 entreprises est de plus de 3 000 Milliards d’USD (équivalent du PIB de l’Allemagne).