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D’une nouvelle vague à une autre : L’influence du cinéma français sur les cinéastes hongkongais

Pour toute une génération de cinéastes hongkongais, le cinéma français fut une source majeure d’inspiration. C’est particulièrement la nouvelle vague, initiée par un groupe de jeunes critiques aux célèbres Cahiers du cinéma durant les années 1950, qui eut le plus gros impact sur les adolescents et jeunes adultes hongkongais férus de cinéma. Fort logiquement, quand ceux-ci commencèrent à leur tour à percer dans l’industrie locale, ils écopèrent du même surnom. Tout comme Truffaut et Godard avant eux, ces Ann Hui, Tsui Hark et autres Alex Cheung aspiraient à redynamiser un système de production sclérosé, dominé à Hong Kong par deux gros studios qui produisaient des films à la chaine, souvent situés dans une Chine ancienne et fantasmée. Les cinéastes de la nouvelle vague hongkongaise cherchèrent à introduire davantage de réalisme social et à produire des films davantage en prise avec la réalité de la ville et les problématiques de son époque.


Le Cercle rouge de Jean-Pierre Melville

L’influence de Jean-Pierre Melville sur des cinéastes comme John Woo et Johnnie To
Mais, paradoxalement, le réalisateur français qui eut le plus d’influence sur cette nouvelle génération de cinéastes n’était pas un membre de la nouvelle vague. Il s’agissait d’un metteur en scène à part, grand amateur du cinéma Hollywoodien : Jean-Pierre Melville. De son vrai nom Jean-Pierre Grumbach, il s’illustra pendant la seconde guerre mondiale en rejoignant les forces de la France libre du Général de Gaulle. Par la suite, devenu réalisateur, il revisita à plusieurs reprises cette partie de sa vie dans des films comme Le Silence de la mer ou l’ Armée des ombres. Bien qu’il officia dans de multiples genres, ce fut dans le monde du polar et du crime qu’il marqua le plus les esprits. Avec des films comme Le Samouraï ou Le Cercle rouge, sa réputation ne tarda pas à dépasser les frontières de l’hexagone pour s’imposer auprès des cinéphiles du monde entier.
Il n’est donc pas étonnant que la plupart des réalisateurs majeurs de l’âge d’or du cinéma de Hong Kong (du début des années 1980 au milieu des années 1990) se réclamèrent du cinéma de Jean-Pierre Melville. Pour autant, en y regardant de plus près, l’influence du réalisateur français sur ses homologues hongkongais doit être tempéré. John Woo par exemple, qui ne manque jamais une occasion de rendre hommage à Melville en interviews, avec son romantisme extrême, son gout pour le mélodrame et ses scènes d’action interminables est bien loin de la sobriété et du fatalisme de Melville. Bien souvent, les cinéastes hongkongais ne conservèrent que quelques effets de style Melvillien ou cherchèrent simplement à imiter l’apparence de certains acteurs ayant évolué dans son cinéma (Alain Delon dans Le Samouraï en est un bon exemple).
 


L'Armée des ombres de Jean-Pierre Melville

Si l’on veut tirer un parallèle plus en profondeur, du point vue thématique et stylistique, avec un autre réalisateur hongkongais, c’est du côté de Johnnie To qu’il faut se tourner. Pourtant, il n’y avait pas grand-chose dans le début de parcours de ce dernier qui laissait à penser qu’il deviendrait son plus grand héritier spirituel asiatique. Contrairement à Melville qui était issu de la petite bourgeoisie française et avait construit sa carrière cinématographique en autodidacte, To était issu d’un milieu pauvre et avait suivi le parcours classique du metteur en scène hongkongais, œuvrant longtemps comme réalisateur à tout faire pour les producteurs puissants du moment.

Une grosse dose d’inspiration Melvilienne chez Johnnie To
Les points communs avec Melville commencèrent à s’accumuler à partir du milieu des années 1990. Tout comme le réalisateur français avait créé son propre studio pour garantir son autonomie, Johnnie To fonde sa propre compagnie, la Milkyway Image, avec le même but. Très rapidement, il trouva son genre de prédilection : le polar et les films de triades. A partir de là, To réinventa la  manière dont étaient décrits la police et les gangsters dans le cinéma de Hong Kong en injectant une grosse dose d’inspiration Melvilienne. Celle-ci se ressent dans la mise en scène qu’il adopte systématiquement. Loin des John Woo et autres Jackie Chan, To fait preuve de la même sobriété que son référent français. Ses cadrages sont toujours d’une grande lisibilité, ses plans longs, destinés à créer un rythme lancinant, quasi-hypnotique dans chacune de ses œuvres. Ses scènes d’action, illustrées de la plus belle des manières par la fusillade du Tsuen Wan Plaza dans The Mission, privilégient l’économie de moyens. Moins que la débauche d’action et de violence, To aime jouer sur l’immobilisme, l’attente, la tension engendrée par la situation et la mise en scène. Mais plus encore que dans les facteurs techniques, cette influence  se ressent dans le traitement des personnages et de l’univers qu’il décrit. Ainsi, la différence entre les deux côtés de la loi est ténue et des relations de respect entre policiers et criminels sont monnaies courantes. Tout comme Jeff Costello dans Le Samouraï, le héros dans le cinéma de To est un personnage dont le destin pèse constamment sur ses épaules. Il sait que son temps est compté et qu’il ne pourra pas échapper à sa nature profonde de héros tragique. Il ne peut se raccrocher qu’aux grands principes auxquels il croit, en priorité, l’amitié, valeur refuge dans ce monde injuste et cruel dans lequel il est forcé d’évoluer.  


Vengeance de Johnnie To

A partir du moment où il a pu affirmer son indépendance artistique en 1996 et depuis maintenant plus de 20 ans, le spectre de Jean-Pierre Melville a constamment plané sur la filmographie de Johnnie To. Ces influences artistiques d’un pays à l’autre illustrent bien, s’il en était besoin, le caractère universel du médium cinématographique et les bénéfices engendrés par ces échanges inter-culturels.  

Le French Cinepanorama
Rétrospective : Hommage à Melville
5-24/01/2018
HK Film Archive
Broadway Cinematheque
Programme : www.hkfrenchfilmfestival.com