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French Cinepanorama : Benoît Jacquot et les adaptations littéraires

« Les choses que je préfère en ce monde, mes raisons de vivre ce sont les livres et les femmes, pour moi le cinéma est la meilleure façon de les réunir » Benoît Jacquot, interview The New York Times

Benoît Jacquot invité par l’Alliance Française viendra le 13 et le 14 décembre présenter au public hongkongais son dernier film À jamais et la rétrospective sur les adaptations littéraires au cinéma.
Un domaine qu’il connait très bien, les adaptations prennent une grande part dans son cinéma et au Salon du Livre de Paris 2015, il s’était déjà exprimé sur les liens entre cinéma et littérature :
« Depuis que je sais lire, je suis un lecteur toxicomane. Les livres occupent donc une place très importante dans mon activité de cinéaste. Le cinéma et la littérature entretiennent depuis toujours des rapports très serrés, parfois conflictuels. La littérature est la machine à fiction par excellence. On raconte la même histoire que l’objet littéraire, mais on l’adapte. En ce qui me concerne, je place le cinéma assez haut. De fait, si je me sers d’un livre pour faire un film, seul le film compte : je me fous du livre. Chacun prend dans une œuvre littéraire ce qui l’intéresse et fabrique un objet singulier avec des morceaux d’idées. Le livre est le destin du film. A la fin, des monuments peuvent être déchiquetés tout comme il peut y avoir de très bonnes adaptations.

« Pour Marguerite Duras, le geste d’écrire était l’inverse du geste de filmer. En ce qui me concerne, il y a un moment terrifiant : celui où je montre le film à l’auteur. Il s’agit néanmoins d’une expérience passionnante ! Si l’adaptation ne plait pas, on peut enlever la citation à l’œuvre d’origine. Une fois, un écrivain m’a cependant dit que le film était mieux que le livre ! De toute façon, le cinéaste est un voyou, un pirate. Il s’implique dans les œuvres pour y mettre les pieds dans le plat. Il faut espérer que cela continue ! »

Benoît Jacquot est un réalisateur exigeant qui a un parcours de créateur hors normes : assistant de Marguerite Duras dans India Song, il a d’abord fait des documentaires sur le psychanalyste Lacan et des adaptations d’œuvres de Kafka ou de Blanchot. Son premier film, L’Assassin musicien, en 1975 était tiré d’une œuvre de Dostoïevski. Il s’interroge ensuite sur le sentiment amoureux au travers de l’opéra, du théâtre avec toujours des actrices de grand talent, Judith Godrèche, Dominique Sanda, Isabelle Adjani, Catherine Deneuve, Virginie Ledoyen, Isild Lebesco et particulièrement Isabelle Huppert avec laquelle il entretient un rapport étroit.

Villa Amelia par exemple est l’adaptation remarquable d’un roman de l’écrivain Pascal Guignard transposé en langue cinématographique loin des mots de l’écrivain : les dialogues sont plutôt rares. Benoît Jacquot nous fait au contraire vivre l’histoire dans l’instant présent au même titre que son héroïne. Tout se joue de façon physique, sur les gestes, les pas et surtout le visage de Isabelle Huppert, personnage qu’il nous fait suivre de très près. La caméra étant posée sur elle ou parfois nous faisant partager son regard.

Les Adieux à la reine, roman de Chantal Thomas qui conte par la lectrice de Marie Antoinette fascinée par la cour, la grâce et la beauté de la reine, l’effondrement rapide et brutal de la royauté entre le 14 et 16 juillet 1789 a été adapté par Benoît Jacquot :
« un faux huis clos, dit-il, car Versailles est une ville en soi avec un contraste entre le faste, style galeries des glaces et chambres de bonne ou les cuisines, cette concentration spatiale et temporelle provoquait une accélération formidable des états physiques, sociaux et mentaux. » Parlant de cette expérience, Chantal Thomas dit : « je pense que c’est le désir qui nous fait créer, et l’une des choses qui attitrait Benoît et que l’histoire est contée d’un pont de vue entièrement féminin, la façon de regarder et l’intelligence de Benoît sont inséparables d’un certain érotisme. »

Pour l’actrice Léa Seydoux : « Benoît est lui-même très féminin et attiré et obsédé par la féminité, la façon dont il filme les actrices est sa façon de faire l’amour avec elles. »

Le denier film de Benoît Jacquot À jamais trouve son inspiration dans le roman Body Artist de l’écrivain américain Don Delillo qui conte la solitude d’une femme esseulée après la mort de son mari réalisateur et la présence d’un homme qui prend la voix de son mari et commence à la hanter. Benoît Jacquot en a fait un huis clos autour de la figure de Laura, jeune artiste performeuse (Julia Ray) hantée par la présence de son amant décédé (Mathieu Amalric) : Laura et Rey vivent dans une maison au bord de la mer. Il est cinéaste, elle crée des « performances » dont elle est l’actrice. Rey meurt —accident, suicide ?—, la laissant seule dans cette maison. Mais bientôt, seule, elle ne l’est plus. Quelqu’un est là, c’est Rey, par et pour elle, comme un rêve plus long que la nuit, pour qu’elle survive. Le film torride à ses débuts quand  Jacquot met en valeur la beauté de cette jeune comédienne, devient inquiétant avec l’apparition de cet amant fantôme. Selon le critique canadien Charles Dutoit qui l’a vu au festival de Toronto en octobre « la première partie, somptueuse, emporte par son esthétique hypnotisante et le jeu puissant des deux comédiens, notamment de Mathieu Amalric, profondément touchant avec sa voix tremblotante et son œil sombre. Benoît Jacquot livre ici une histoire d’amour sublime, qui semble emprunter à Don Delillo sa prose surréaliste (dialogues du quotidien, tout à fait banals, qui, dans les bouches des comédiens et mis ainsi en scène, confèrent aux scènes une allure ambiguë tout à fait charmante). Une belle histoire d’amour, nimbée dans les belles lumières de ce décor (quasi) unique naît sous nos yeux...

Si la plongée schizophrénique dans l’âme de cette amante confrontée au deuil (car c’est bien de ça qu’il est question ici, plus que de folie) dont la maison soudain bien vide peut se lire comme une projection et continuation de ses tourments, est évidemment plus absconse et dénote donc violemment d’avec la première, elle n’en demeure pas moins une intéressante démonstration d’une mise en scène subtile qui coule de source. » 

Par Gérard Henry